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Amours et vastes banlieues

Dernière mise à jour : 23 avr. 2025

à retrouver au format Pdf dans la rubrique Partage de fichiers. Ma tendre amie,

Je viens de débarquer sur cette terre lointaine, et déjà mes membres semblent se contracter. Ici, tout n’est que rouille et autres carcasses pillées. Les quelques autochtones ressemblent à des oiseaux sans tête, semblant picorer ce qu’il reste d’un bitume équarri. Des tremblements m’envahissent à mesure que les palissades éventrées défilent devant mes pas. Je suis perdu dans cet univers en friche, et bientôt je n’aurai que le crissement de ma plume pour me rappeler les crépitements du feu qui nous réchauffait hier encore. Je ne sais si ces mots te parviendront, ma vue se trouble et je sens que je m’effondre en serrant dans ma main cette lettre comme un ultime adieu.

Ton banlieusard tant aimé.


Longue attente.


Ma belle enfant,

Deux jours maintenant que je me débats dans cet océan carbonique que le devoir à survivre m’oblige. Je me rends compte que ma mémoire est le seul bien précieux que je possède encore en ton absence. Je ne peux m’empêcher de penser, la peur au ventre, qu’elle aussi finira par me fuir si la vie décidait de me garder loin de toi. Ici, le rire n’est plus permis, et sa simple évocation inspire les pires châtiments. Combien de temps encore me faudra-t-il lutter pour espérer revoir un jour tes lèvres s’étirer à ma vue ? Je ravale un sanglot en espérant que, quelque part, si loin, tu ne m’as pas oubliée.

Ton chevalier errant.


La déroute.


Ma bien-aimée,

Les jours passent, et j’ai beau fermer les yeux, l’impression que ton souvenir s’absente me ronge peu à peu. Je m’accroche à ces lambeaux d’images qui effritent chaque instant un peu plus ton doux visage que j’aimais admirer. Le vrombissement de ces monstres d’acier roulant vers les provinces finira de me rendre fou. Voudras-tu encore de moi si un jour je reviens sous une apparence si misérable ? Si la dureté des ciments n’aura pu lier qu’un reste de mon âme à un avenir déjà détruit ? J’aperçois encore ta main frêle et douce se tendre vers moi. Je voudrais la saisir, mais t’emmener ici ne ferait qu’ajouter au désespoir de l’endroit. Reste encore, si tu peux, je t’en prie.

Ton vieux souvenir.


Nuit de glace.


Ma jolie brume.

Depuis trois mois, j’erre sur ce continent perdu, ne sachant même pas si tu as pu me lire ou si tu as renoncé à me voir dépérir. Le soleil d’automne s’en est allé, et les glaces ne tarderont pas à engourdir les restes de ma dévotion. Si je devais ne plus pouvoir t’écrire, il faudrait que j’abdique et me laisse geler vers l’inéluctable repos. Si certains semblent avoir réussi à se débattre ici, les forces viennent à me manquer, et bientôt, je le sens, je me laisserai partir. S’il faut lutter en vain, je préfère en finir, pour — qui sait ? — te retrouver ailleurs, sous un feu follet illuminant les rêves que nous avions forgés ensemble.

Ton âme encore brûlante.


Dernière balise.


Mon doux soupir, 

À la faveur d’un rayon de soleil, j’ai cru t’entrevoir en écarquillant mes yeux éblouis. Suis-je vivant ? Me suis-je réveillé en d’autres lieux plus propices ? Je ne sais plus. La confusion est devenue un état permanent, et j’en viens à douter que tu aies un jour existé. Serait-ce la folie ? Si l’on m’avait dit que mon corps et mes pensées pourraient s’effacer en un si court chemin, j’aurais répondu que rien n’aurait jamais pu nous anéantir. Mais dorénavant, ne sachant plus sous quelle forme j’existe encore ou subsisterai, je mettrai fin à l’ouvrage que je ne saurais supporter davantage. Je t’emporte avec moi.

Rejoins-moi.


Autre réveil.


Ma belle inconnue,

Je me réveille sur ce brancard branlant et puant, sans savoir ni où je me trouve ni si je suis encore en vie. Qui a bien pu vouloir sauver cette carcasse rongée jusqu’à l’os, qui ne demandait qu’à disparaître ? On m’apporte un billet que j’ai du mal à lire à travers mes paupières collées par le sang et les larmes gelés. « Tu m’as lu ! Tu es là, de nouveau. Je ne sais y croire. Et si c’était encore un coup tordu de mon cerveau en miettes, qui voudrait me faire croire à notre immortelle existence ? Cette paranoïa qui m’emporte loin de nos rêves amoureux me fait douter de tout, jusqu’à mon existence. Seuls ton paraphe inimitable et ce parfum imprégné au papier me rassurent de ton authenticité. Tu es bien là. Je resterai en vie, pour toi, je t’en fais la promesse. »

Ton amoureux survivant.


Terminus.


Tu devrais être là, devant moi mais rien n’y fait. Je me sens toujours amputé de ta douceur. Lutter et lutter encore, espérer jusqu’au désespoir de te retrouver un jour. Et si cette corne de brume si familière voulait tout à coup me ramener à une autre réalité, notre réalité. Si je m’étais seulement assoupi dans ce transport francilien qui me ramenait vers toi ? Ce rêve d’un instant aura scellé à jamais un amour qu’on aura découvert fragile, quand la peur nous guide à torturer des sentiments présumés éternels. Je m’éveille d’un sursaut, en sueur et tremblant, sors de la rame et de ma torpeur. Tu es là, devant moi, sur le quai, belle et vivante, comme moi, comme au premier de nos jours. Je t’embrasse et te fais la promesse de ne plus jamais m’aventurer si loin.

Ton revenant.

 
 
 

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